Pour « Un lieu à soi »*

À lire et à entendre au fil des mois nombre de contributeurs, les centres dramatiques nationaux feraient désordre dans le paysage de l’institution culturelle. On les dépeint, au gré des articles et prises de paroles, comme obsolètes, écrasés par leur fonctionnement, dépassés, trop sages, dans le rang, ne faisant plus rêver, sans génie artistique, n’attisant plus aucun désir, confrontés à des problèmes internes de gouvernance, etc.
Rappelons-le : un centre dramatique national est un lieu de service public, aux missions clairement définies dans le contrat de décentralisation que tout directeur ou directrice signe en entrant dans ce lieu qu’il ou elle va animer pendant 4, 7 ou 10 ans maximum. Ce qui relie les CDN ce sont ces missions de service public, partagées par tous, quels que soient leur taille, leur situation géographique, leur environnement social, leur histoire, leur budget.
Et dans le cadre de ces missions, nombreuses, un ou une artiste va venir dessiner durant quelques années un projet artistique singulier.
Est-ce cela qui fait désordre ?
On entend depuis des années la même rengaine : que les artistes seraient bien mieux à créer leurs spectacles sans s’occuper de diriger en plus un théâtre, qu’il vaudrait mieux confier la gestion de ces lieux à des super-intendants, des directeurs administrateurs formés justement pour cela. On l’a tellement entendu et répété que nombre de jeunes créateurs et créatrices d’aujourd’hui disent que non, pour rien au monde, ils n’aliéneraient leur liberté de création pour prendre la tête d’un CDN. Comme s’il y avait quelque chose d’inconciliable entre la notion de création et la notion de direction.
« Artiste, reste dans la pureté de ton art et laisse d’autres s’occuper pour toi des basses œuvres, à savoir la gestion et la maîtrise des moyens et outils de création. Ne salis pas tes mains sacrées de créateur génial spontané. »
C’est oublier que ces théâtres furent créés par des artistes justement ; pour répondre à leur désir vital de confronter leur art et de partager ce moment sacré de la représentation, en dehors du cadre mercantile dans lequel les enfermaient les marchands parisiens du divertissement. Que, sans cette rencontre sans cesse renouvelée, l’art que fabrique l’artiste est un art mort. Que c’est la rencontre avec le public, tous les publics, qui donne sa raison d’être à l’œuvre éphémère de l’artiste en scène. Et que l’invention des conditions de cette rencontre participe pleinement de la création artistique.
Les lieux dirigés par des artistes, de quelques dimensions qu’ils soient, de quelques moyens dont ils disposent – fabriques, squats, petits théâtres dans les villages, centres dramatiques nationaux – s’inscrivent dans une même continuité et dessinent une histoire, un paysage artistique commun, où l’artiste invente et réinvente continuellement la place toujours mouvante de l’art dans la société.
On n’en finit pas d’opposer les artistes entre eux. Ne serait-il pas plus intéressant au contraire de penser les désirs et parcours des uns et des autres comme complémentaires et nécessaires ? Les opposer systématiquement relève d’une vision non seulement simpliste de la vie artistique, reposant sur les notions de concurrence et de rivalité (si chères à nos sociétés libérales), mais aussi dangereuse, qui voudrait que certains (rarement certaines) se détachent spontanément du lot par l’expression d’un génie artistique spontané.
Il s’agirait d’en finir une bonne fois avec ce mythe du génie spontané. Quelques présidents et leaders charismatiques ont été élus sur ce même vieux schéma hérité de notre tradition chrétienne et royaliste : celui des fils des dieux ou de l’Olympe descendus jusqu’à nous, des Mozart révélés. Mais c’est ignorer que Mozart avait une sœur qui fut aussi douée que lui et qui, elle, n’a laissé aucune trace, comme des milliers de petits Mozart que nous ne connaîtrons jamais ; que Mozart avait un père tyrannique qui courut toutes les cours pour exhiber son fils, et que ce phénomène de foire – enfant prodige donc – est devenu génie reconnu parce que mascotte de toutes les cocottes enrubannées et poudrées des cours princières.
Quand on est femme, ou issu de tout autre milieu devant lequel les portes des cours princières ne s’ouvrent pas facilement, la notion de génie spontané est et reste une vaste blague. Car ce sont justement les cours princières, les lieux de pouvoir et d’argent qui créent les génies spontanés. Mais le mythe a la peau dure, tant est insatiable notre soif religieuse du génie et de l’homme providentiel. (La femme l’est rarement, sauf au détour d’une soirée de drague). Et ce mythe n’est pas un des moindres maux dont souffrent nos démocraties aujourd’hui.
Un lieu à soi, écrivait Virginia Woolf, en parlant de la nécessité pour les femmes artistes d’avoir un endroit à elles, pour créer. Sans lieu à soi, l’artiste est pieds et poings liés, selon les époques, à un bon mari, à un bon papa, à un bon directeur, qui voudra bien ou non lui donner sa liberté de création. Or la liberté de création ne se donne pas, elle se prend. Virginia Woolf parle de la nécessité, pour acquérir cette liberté, d’un lieu à soi et de quelques livres de rente. Car il faut à l’artiste, oui, quelques livres de rente, aussi, pour avoir liberté de création. Et l’intelligence de la France a été de créer des structures alliant un lieu et quelques moyens financiers, ces outils de la décentralisation dramatique que sont ces théâtres subventionnés confiés à des artistes.
Que les lieux de création, dotés de moyens publics, dirigés par les artistes, se multiplient : c’est le garant de la liberté de création dans notre pays. Ont été créés pour cela, entre autres, les centres dramatiques nationaux. Ils sont trop peu nombreux. 38 en tout, sur tout le territoire national. Il y a d’autres lieux, mais la plupart mal, peu ou pas subventionnés. Quant à ces subventions, rassurons nos concitoyens, elles sont versées en contrepartie de nombreuses missions de service public liées à la création : ateliers, travail avec les écoles, des patients, itinérance, actions de sensibilisation, d’éducation artistique… L’artiste est un des acteurs qui coûte le moins cher à la société. On peut faire confiance à la passion qui l’anime pour en faire toujours plus, parce que le désir de partager l’œuvre avec d’autres est plus puissant que l’appât du gain.
Est-ce cela qui fait désordre ?
Dans une société vouée à la réussite financière, les lieux dirigés par les artistes sont voués à l’incompréhension, voire à la suspicion. Comment pourrait-il, sinon, cet artiste, accepter de travailler autant, jours fériés et soirées comprises, avec des moyens financiers de plus en plus resserrés ?
Et puis il y a forcément impossibilité de vivre pleinement son art, entend-on par-ci par-là, dans une structure soumise aux lois du travail. Celles et ceux qui déclarent que la direction d’un lieu de création est antinomique avec la liberté de création, à cause de toutes les contraintes que la gestion d’un tel lieu impose, ne considèrent-ils pas au fond les règles sociales comme un frein à leur « génie » artistique ? Ne font-ils pas le jeu d’une société ultra-libérale dans laquelle toute loi qui protège est vue comme empêcheuse de la liberté (d’entreprendre, d’inventer, de créer…) ?
La structure des centres dramatiques nationaux tente le difficile équilibre entre la liberté artistique, la singularité des imaginaires et les règlementations qui régissent notre vivre-ensemble et le monde du travail. Il est logique alors que parfois cela puisse générer des crises ou des incompréhensions. Mais force est de constater que cela fonctionne, malgré tout, dans la majeure partie des CDN. S’il y a des dérives, elles sont malheureusement communes à tous les milieux professionnels et à toutes les entreprises bâties sur des notions de hiérarchie et de pouvoir. L’ère des grands patrons des maisons de la décentralisation n’est plus. Voici longtemps que la plupart des artistes qui en prennent la direction ont comme préoccupation d’inventer, avec les équipes qui constituent
ces maisons, des lieux de responsabilité humaine et sociale partagée, d’engagement commun, de respect mutuel. Nous sommes les enfants du 21e siècle, nous avons des mandats limités dans le temps, nous sommes habités par la nécessité politique, humaine, d’inventer des modèles de société qui échappent aux rapports hiérarchiques à « la papa ».
Nombre de centres dramatiques nationaux, de compagnies et autres structures dirigées par des artistes, pourraient servir d’exemples à de nouveaux modèles entrepreneuriaux, plus sains, plus équilibrés, dans leur fonctionnement et leur gouvernance, parce que là se réinvente sans cesse le fragile équilibre entre création et fonctionnement, entre liberté d’expression et règlementation (du travail, de la sécurité), entre créativité et organigramme.
Les artistes directeurs directrices dérangent justement parce qu’ils et elles travaillent sans relâche à relier le désir singulier à l’intérêt collectif, la liberté de création aux lois de protection sociale. Cela bouscule la paresse intellectuelle et politique actuelle, qui préfère le « pour ou contre » : Pour la liberté de création (ou « d’entreprendre ») et Contre les règles sociales. Pour le droit du travail et Contre la créativité. Cette paresse de pensée fait le jeu de toutes les dérives des politiques libérales actuelles, pour lesquelles liberté (sous-entendez « d’entreprendre ») nécessite de détruire le tissu social.
Nous sommes, nous, directeurs et directrices artistes de centres dramatiques nationaux, porteurs de cette utopie réalisée, quotidiennement, de ce pari quasi impossible et que nous réalisons pourtant au jour le jour : concilier liberté et création dans le respect du contrat social.
Est-ce cela qui fait désordre aujourd’hui, dans le contexte politique de notre société ?
Ou est-ce tout simplement parce que nous sommes, avant tout, des artistes ?
Un bon artiste est un artiste maudit. Ou mort. Ou crevant de faim. En cela, le destin de l’artiste se rapproche de celui de la femme.
Dominée, elle reste au mieux objet de désir, on l’adule ou on la plaint. Elle est dans son rôle. Mais une femme qui accède un tant soit peu au pouvoir et aux forces financières, on le lui pardonne rarement.
Artistes, si vous voulez vraiment déranger les dominants et la pensée dominante, prenez la direction des lieux, des institutions. C’est par là que vous ferez bouger la société en profondeur. Prenez la tête des lieux de création, partout, réclamez-en de nouveaux. Nul n’a plus de légitimité à les diriger que vous-mêmes. Prenez toute votre place au sein de cette société, car cette société a besoin de vous contre les pourfendeurs des libertés de création, contre les écraseurs de toute pensée singulière, contre les faiseurs de fric secs et vides, contre les destructeurs du contrat et des règles
sociales.
Et vous, femmes artistes, soyez les premières à mener ce combat, car vous ferez double désordre.
Un désordre vital, essentiel aujourd’hui, à notre démocratie •

Carole Thibaut, novembre 2018

 

* Un lieu à soi, Virginia Woolf